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                                                                                            CLARA

 

 

 

 

Je m’appelle Clara, j’ai 27 ans et je termine mes études de médecine.

 

Mes parents sont morts dans un terrible accident de voiture quand j’avais 2 ans. Un matin de janvier, sur une route verglassée, ils partaient travailler, comme chaque jour, après m’avoir déposée chez Elise ma nounou. Dans un virage, la voiture a glissé, s’est déportée et ils ont heurté violemment un arbre.

C’est ce que ma grand-mère m’a raconté avec ses mots et même si je n’avais pas bien compris du haut de mes 2 ans, elle m’avait dit que maintenant chaque fois que je verrai un papillon voleter autour de moi, ce serait eux qui venaient me rendre visite.

Cela fait vingt-cinq ans et j’y pense encore chaque fois que j’en vois un.

Mes parents avaient eu la bonne idée de faire un papier auprès du notaire si jamais il leur arrivait quelque chose. Mes grands-parents pourraient alors être tuteurs et s’occuper de moi, ils étaient d’accord et ne voulaient pas que j’aille dans une famille d’accueil. Ils avaient également souscrit un capital au cas où ils disparaitraient. Il m’est bien utile depuis mes 18 ans, surtout quand j’ai démarré mes études de médecine à Paris.

Je ne remercierai jamais assez mes grands-parents de s’être aussi bien occupés de moi. Ils m’ont donné tout leur amour et ont tout fait pour que je sois heureuse. Je pense à eux chaque jour qui passe.

Lucien mon grand-père était vigneron. C’était une petite exploitation qu’il avait héritée de son père et pour laquelle il s’était fait une certaine réputation pour la qualité de ses vins. Il a aussi été le maire de notre petite ville pendant deux mandats. Il était beaucoup apprécié pour ses actions et ses relations avec chacun. Il consacrait deux demi-journées de sa semaine pour recevoir les uns et les autres, traiter une affaire de voisinage, une demande de permis, une aide à apporter à une personne vieillissante, faire appliquer toutes les réglementations. Adjoints et conseillers appréciaient son approche des différents sujets pour lesquels il était très à l’écoute avant de décider. Il avait la confiance et le respect de ses ouailles.

Quand il est décédé, il y a maintenant quatre ans, l’église n’était pas assez grande pour accueillir toutes celles et tous ceux qui voulaient lui rendre un dernier hommage.

 

Amandine, ma grand-mère, s’occupait de la gestion de leur exploitation, des ventes, des expéditions, des clients qui passaient faire un plein de vin rouge ou blanc. Elle n’était pas facile en affaire, mais d’une gentillesse absolue et toujours avec le sourire. Une passionnée de musique classique, de chansons françaises qu’elle partageait avec moi avec ses cassettes toutes classées et marquées de sa jolie écriture, et son magnétophone qui avait traversé les années. Je lui avais proposé de lui offrir un nouveau modèle de lecteur, plus moderne, mais il n’en était pas question. Au décès de grand-père elle a vendu l’exploitation, le cœur gros. Elle s’occupait de son intérieur, comme elle disait, du jardin toujours fleuri, et surtout de moi jusqu’à ce que je parte de la maison.

Et puis il y a quinze jours j’ai reçu un appel de notre voisin qui s’étonnait que la maison reste fermée. Il était allé voir, et avait pu entrer, car la porte n’était jamais fermée chez mes grands-parents. Il l’avait trouvée comme endormie paisiblement dans son lit, mais elle n’avait plus de souffle. Le médecin de la famille avait confirmé son décès.

J’étais abattue.

Toute ma petite famille a aujourd’hui disparu.

J’ai beaucoup sangloté en organisant la sépulture avec le prêtre, puis lors de son enterrement. Elle repose maintenant à côté de Lucien. Il est certain que je ne laisserai jamais leur tombe sans fleur ni verdure. J’ai planté un olivier juste sur le côté, ce n’est pas leur voisin de tombe qui sera contre j’imagine, là où il est. Un arbre de vie pour les remercier de tout ce qu’ils ont fait pour la mienne.

Je ne sais pas ce que je vais faire de la maison, qui maintenant va être la mienne. Je n’ai pas envie de la vendre, mais je n’ai pas vraiment les moyens de l’entretenir, ni d’effectuer les travaux indispensables pour la moderniser et l’organiser autrement. Il faut de toutes façons que je la vide des meubles que je ne garderai pas si je dois la céder. Je vais voir avec leurs voisins proches s’ils veulent récupérer un souvenir et puis demander à un brocanteur ou une société de débarrasser tout le reste.

Moi, je ne garderai que les albums photos, le magnétophone et les cassettes.

Les quelques voisins invités sont venus les uns après les autres, l’un prendre des outils de jardin, un autre les 2 poules, une pendule normande, un peu de vaisselle. Ils n’en ont pas besoin mais sont heureux de prendre quelque chose qui leur rappelle Lucien et Amandine. La maison se vide petit à petit et le brocanteur doit venir demain vider les meubles et le grenier dans lequel je ne suis pas montée et où sont entassées quelques vieilleries qu’il me montrera quand même avant de les emmener.

Ça fait tout drôle ce silence, le lit vide auquel personne n’a touché, peut-être par superstition, qui garde encore la marque du drap froissé par ma grand-mère.

Je m’assois à ma place devant la table de la salle à manger, là où j’ai passé tant de temps pour les repas mais aussi pour mes devoirs. Je réfléchis à ce qu’il me reste à faire. Je dois voir le notaire, régler les pompes funèbres et ensuite je rentrerai à Paris.

Il me vient une idée. Le manque de médecins devenant de plus en plus criant, nombre de patients n’en ont plus et doivent faire des kilomètres pour avoir un rendez-vous. Mon grand-père, quand il était maire, aurait probablement cherché et trouvé des solutions. Enfin, je ne sais pas, mais moi j’en ai une qui me fait sourire en pensant à lui. Je vais garder la maison et je viendrai m’y installer d’ici un an ou deux, comme généraliste. L’entrée qui est assez vaste, une fois réaménagée pourra servir de salle d’attente, je ferai mon cabinet dans la chambre du bas, celle de mes grands-parents ; un bon clin d’œil à leur faire, et j’aurai la grande salle pour m’organiser un salon-séjour-cuisine et les trois chambres à l’étage pour m’étaler. Je pourrai voir tout ça avec un architecte d’intérieur, et avec Madame la maire qui, je l’espère, me proposera de m’aider financièrement pour mon installation.

Oui c’est ça qu’il faut que je fasse ! C’est la meilleure façon de les remercier de tout ce qu’ils ont fait pour moi.

C’est le cœur plus léger que je file faire quelques courses pour mon dîner.

 

 

Ce matin il pleut. Je n’ai pas bien dormi.

Je me fais chauffer un café sur la vieille gazinière derrière laquelle j’ai tant vu ma grand-mère préparer des plats qui sentaient si bon. La camionnette du brocanteur s’arrête juste devant la porte, c’est un grand bonhomme qui en descend et un employé l’accompagne.

- Bonjour Clara, tu me reconnais ?

- Vous-êtes Jean qui venait faire les vendanges chez mon grand-père ?

- Exactement ! tu étais encore petite fille et tu aimais bien venir nous regarder couper le raisin et croquer quelques grains avec nous à la pause.

-Je vous sers un café avant de démarrer ?

-Merci Clara avec plaisir !

Jean fait le tour de la maison pour mesurer ce qu’il y a à emporter et réfléchir à ce qu’il faut mettre par priorité dans la camionnette.

- Je ferai deux tours car il y a pas mal de meubles importants. J’enlève tout ?

- Oui tout, je ne garde que les albums photos qui sont sur l’étagère, le magnétophone et toutes les cassettes sur le buffet.

Jean, après une longue matinée, termine le déménagement et me salue d’un grand merci puis s’en va.

Je reste seule dans cette maison qui s’est vidée de toute sa vie. J’ai réservé une chambre à l’hôtel pour cette nuit, et je rentrerai demain à Paris.

Je prends le magnétophone posé par terre, le carton de cassettes, les albums photos, mais au moment de les mettre dans ma voiture, je constate qu’il y a une cassette qui est restée dedans.

La dernière écoutée par ma grand-mère sûrement ? Cela m’émeut.

J’ouvre le couvercle et sur la cassette. Il n’est pas indiqué Litz, Mozart, ou Debussy. Ni Vivaldi, Charles Trenet, Brassens … non il est écrit tout simplement «18 avril - pour Clara »

18 avril c’est la veille de son décès. Elle sentait que c’était sa fin ?

Clara ne peut s’empêcher de rebrancher le magnétophone et d’appuyer sur la touche « ON ».

Un grésillement et c’est la voix de sa grand-mère 

- Ma toute petite, si tu écoutes cette cassette c’est que je ne suis plus. La voix est tremblante

- Je n’ai pas eu le courage pendant toutes ces années, mais je voulais absolument, avant de partir, te dire ceci : Je t’ai dit que tes parents étaient décédés dans un accident de voiture, mais seul ton père a perdu la vie en réalité, ta maman est vivante.

Clara arrête la lecture, elle a les jambes qui flageolent, son cœur s’accélère, comment est-ce possible ?

Elle remet en marche 

- Ta maman a survécu, mais elle n’a jamais voulu revenir. Dans l’accident elle a perdu une partie de sa mémoire et de ses souvenirs, elle ne se souvenait plus de toi. De plus, elle était défigurée. Après de nombreuses années de soins, d’opérations, de repos, elle a retrouvé partiellement sa mémoire mais elle a eu peur et a pensé que jamais elle ne pourrait être encore une bonne maman pour toi. Elle me disait que tu étais entre de bonnes mains avec ton grand-père et moi et qu’il ne fallait rien changer. Alors elle m’a demandé de te dire qu’elle était morte.Je n’étais pas d’accord mais j’ai suivi et je m’en veux encore.

Pardon ma Clara.

Clara s’allonge par terre, elle est anéantie. Elle reprend la lecture.

- Ta mère est revenue plusieurs fois à ton école quand elle allait mieux, pour te regarder jouer dans la cour pendant la récréation.

Amandine pleure et attend un instant avant de reprendre 

- Je l’ai suppliée de te parler et de tout t’expliquer afin que vous puissiez vous retrouver. Elle ne voulait pas car elle te savait heureuse et ne voulait pas détruire une nouvelle fois ta vie avec une maman abîmée.

Clara se souvient que quelques fois une femme aux cheveux noirs regardait au travers des grilles dans la cour, et avait l’impression qu’elle lui souriait 

- Pardon ma Clara, j’ai gardé son adresse pendant des années, combien de fois j’ai eu envie de t’emmener la voir, de tout te raconter.

Amandine donne l’adresse. Clara la note sur son téléphone.

- Tu sais Clara, tu as le droit de lui en vouloir, de m’en vouloir aussi, même ton grand père n’était pas au courant, il serait intervenu c’est sûr, le connaissant.Je sais que tu vas vouloir la retrouver, je l’espère vraiment.

- Je t’aime et je t’embrasse de tout mon cœur. Profite de la vie, soit heureuse et n’oublie pas de sourire aux papillons qui viendront voleter autour de toi.

 

La cassette s’arrête là. Clara reste silencieuse, la nuit tombe et la fraîcheur l’incite à rejoindre sa voiture. Elle sait qu’elle ne dormira pas.

 

Ce matin il fait froid. Clara ne prend pas le temps d’un petit déjeuner à l’hôtel et remonte dans sa voiture. Elle entre l’adresse dans le GPS et file vers la ville et l’adresse à une trentaine de kilomètres.

Elle réfléchit pendant toute la route à ce qui va se passer.

Elle passe devant une petite maison blanche une première fois puis revient sur ses pas et s’arrête juste à quelques mètres du portillon. Elle respire, boit de l’eau, ouvre la portière et s’approche de l’entrée du petit jardin.

Elle passe le portillon, il y a une sonnette à l’entrée de la maison, elle appuie d’un doigt tremblant.

La porte s’ouvre.

Les deux femmes se regardent, sa mère sait tout de suite de qui il s’agit, Clara de son côté retrouve les traits, malgré les rides, de celle qu’elle n’a vu qu’en photos.

Sa mère porte une main à sa bouche.

- Clara ? Puis se met à pleurer

- C’est bien toi qui est venue me regarder dans la cour de l’école ?

- Oui c’est bien moi, et comme j’avais envie de te faire un signe, mais tu n’aurais pas compris. Tu étais si jolie dans ta robe rouge une fois et fleurie une autre fois.  J’étais aussi à la sépulture de maman, dans le fond de l’église, je craignais d’être reconnue par un voisin, mais je t’ai regardée, si belle. Je ne suis pas allée au cimetière après, j’y suis passée le lendemain pour déposer un bouquet du jardin. Je suis si heureuse que tu sois venue, et je regrette déjà tellement de ne pas avoir dit la vérité pendant toutes ces années.

- Je suis heureuse moi aussi de te retrouver maman, il va falloir maintenant que l’on apprenne à se connaître mais plus question d’être séparées, ma nouvelle vie est avec toi tout près de moi. Nous avons beaucoup de temps à rattraper alors commençons sans attendre. Je veux tout savoir.

- Moi aussi je veux tout savoir de ta vie pendant toutes ces années et que tu me parles de ce que tu fais, des grands-parents, de tes projets.

 

Clara prend une grande respiration, se tourne vers le petit jardin, un papillon coloré s’échappe du mur, vient voler autour d’elle et hésite même un instant à se poser sur son épaule.

Clara sourit puis entre dans la maison.

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