Le Club…des oubliés
Chaque semaine, le mardi et le jeudi, à 9h30, 5 retraités se retrouvent au Café de la Place.
Ils occupent toujours la même table, celle qui donne sur la place et la fontaine.
Marc, le patron, prépare 5 cafés dont un crème. Même plus besoin de leur demander ce qu’ils souhaitent, juste un « comme d’habitude ? » auquel tous répondent d'un signe de tête.
C’est comme ça depuis 8 mois maintenant qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente.
Il y a là Jean-Claude, 66 ans, toujours le premier arrivé, ancien cadre de direction dans une grande compagnie d’assurance pendant près de quarante ans, dans laquelle il a dirigé des équipes marketing et commerciales. Il était connu pour son empathie et surtout un management tourné vers l’accompagnement des collaborateurs. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, il était inondé de mails, mais il se faisait fort de répondre à tout le monde, de rappeler quand nécessaire, partant du principe que toute demande devait trouver réponse rapidement. Et puis, après son départ, quelques appels encore de celles ou ceux qui ne savait pas qu’il avait terminé, pour lui poser une question sur un dossier, ou faire appel à sa mémoire. Et puis, presque plus rien.
Luc, 67 ans, l’ébéniste aux mains d’or ! il en a créé et réparé des meubles, on venait de toute la France à son atelier pour demander conseil et apporter du mobilier ancien souvent marqueté. Il avait l’art de donner une âme à chacune de ses créations ou réparations. Son atelier était maintenant fermé et il réservait encore quelques interventions à ses bons clients ou ses copains. Mais pour lui aussi le téléphone s’était tu. Il y a là
Sylvie, 64 ans, institutrice. Pendant plus de 35 ans elle en a vu défiler des gamins à qui elle a appris à lire et écrire. Elle a quitté l’école où elle exerçait, un peu avant sa retraite, suite à un cancer du sein dont elle se remet bien aujourd’hui. Elle se souvient très bien des prénoms de ses élèves, surtout des plus appliqués mais aussi des plus délurés, mais qui tous l’ont marquée. Quelques parents l’ont appelée pendant sa maladie et puis plus rien.
Paul, 68 ans, médecin généraliste, le vrai médecin de famille qui se déplaçait de jour comme de nuit quand nécessaire. Il connaissait les grands-parents, les parents, les enfants, les générations familiales. Un malin Paul, à chaque femme enceinte il annonçait le sexe de l’enfant à la forme que prenait le ventre de la mère et il écrivait l’autre sexe dans un carnet. Quand l’enfant naissait il prenait plaisir à dire « vous voyez je vous l’avais bien dit » et si ce n’étais pas ce qu’il avait dit il sortait son carnet. Paul connaissait certains des secrets de familles également, mais gardait bien la confidentialité.. Il donnait encore quelques conseils aux amis ou à ceux qui n’avait pas retrouvé de médecin, mais lui non plus n’avait plus beaucoup d’appels.
Et puis il y a Claire, 66 ans, violoniste, qui ne peut plus jouer depuis que l’arthrose a gagné ses doigts. C’était une virtuose qui a accompagné des chanteurs en studio, et a fait partie d’orchestres régionaux, nationaux et même internationaux. Son violon est maintenant posé dans son étui ouvert, sur son grand buffet du salon avec quelques partitions, ses préférées. Plus d’appels d’artistes, de producteurs, la musique qui reste malgré cela toute sa vie, l’accompagne maintenant via les radios et ses vinyles.
Lors de leurs retrouvailles de la semaine ils parlent météo bien sûr, commentent l’actualité, le prix de l’essence, les feux qui se multiplient dans le pays, et viennent rapidement à se raconter des anecdotes, des souvenirs, donner des nouvelles d’une connaissance commune rencontrée récemment.
Marc, derrière son bar, les écoute avec attention, sourit à certains commentaires, et les observe pour découvrir derrière leurs mots, leurs regards et leurs réflexions, qu'ils ont aujourd’hui le sentiment de ne plus servir à grand chose.
Ce mardi matin de janvier, il neige sur la place. La fontaine est même gelée. Nos cinq amis sont devant leurs cafés, la mine un peu déconfite.
Jean-Claude, en bon organisateur qu’il a toujours été, pose sa tasse dans un bruit un peu sec comme pour réveillerla tablée.
- Est-ce que vous avez remarqué quelque chose nous concernant depuis quelques temps ?
Les quatre autres sortent de leurs pensées et lèvent les yeux vers lui, interrogatifs.
-Depuis que nous sommes retraités, on nous demande plus grand-chose, on ne voit plus tous ceux qui pourtant étaient nos clients, patients, musiciens, élèves, collaborateurs… et que l’on a accompagnés pendant quelques dizaines d’années. Plus d’appels, peu de nouvelles. Nous sommes tout simplement oubliés !
-C’est vrai dit Sylvie, je croise encore certains élèves devenus adultes et parents, mais qui ne me saluent même plus.
-Pareil dit Paul alors que j’ai soigné des familles entières.
Jean-Claude regarde ses amis, un petit sourire au coin des lèvres.
-Et si nous faisions quelque chose d’utile maintenant. Nous avons tous acquis une expérience dans chacun de nos domaines. Nous l’avons partagée et nous en avons fait bénéficier nos clients, patients, élèves… Pourquoi ne pas transmettre ces expériences et tout ce que nous savons ?Je pourrais par exemple accompagner des jeunes vers l’emploi, les guider dans leurs recherches, les aider à faire un CV, préparer un entretien. Toi Sylvie tu pourrais apprendre à lire à des enfants en difficulté, voire à des parents. Paul, tu pourrais faire de la prévention par quelques interventions dans des associations, et toi Claire, donner des cours de musique et de solfège, aider des artistes en herbe avec tout ton réseau.
Ce sont de grands sourires enthousiastes qui lui répondent.
- Marc, sers-nous ton meilleur Vouvray pour fêter l’idée !
Le projet est né.
Le Maire informé de l’idée propose la petite salle attenante à la mairie pour pouvoir recevoir chaque mercredi les personnes intéressées. La presse locale puis régionale s’intéresse à nos cinq retraités et il y a même une journaliste de BFM qui pointe son nez un matin au Café de la Place pour interviewer les nouveaux acteurs.
Le premier mercredi ils sont 3 à venir voir, puis 8 le mercredi suivant, puis quinze, puis ils sont nombreux après les articles et le reportage, obligeant le maire à prêter la salle des fêtes et à nos cinq amis à mettre en place une organisation plus adaptée.
C’est ainsi que Luc accompagne le jeune Tristan, ce dernier souhaitant devenir lui-même ébéniste sans bien savoir comment s’y prendre et vers qui se tourner. Il lui prodigue des conseils pour construire sa première œuvre et invite Tristan à venir à son atelier pour bénéficier de ses outils, de son savoir-faire et de ses commentaires. Son petit bureau ainsi réalisé va lui donner confiance et le conforter dans son projet.
Jean-Claude aide Estelle à passer son premier entretien d’embauche. Elle apprend à se présenter, à mettre en avant ses qualités, surtout celles qui répondent aux postes recherchés, il la conseille sur son CV, et son premier entretien s’il n’aboutit pas encore à un recrutement, il lui donne la confiance et l’aplomb pour les suivants et comment palier à l’expérience attendue qu’elle n’a pas encore.
Paul réunit les jeunes qui se présentent pour aborder les questions médicales et sexuelles qu’ils n’osent pas aborder avec leurs parents.
Claire, sur un tableau, trace des portées et apprend le solfège au petit groupe réuni. Trois jeunes sont venus avec leurs instruments pour jouer leurs compositions et prendre des conseils auprès de la professionnelle.
Sylvie aide les musiciens sur les paroles de leurs chansons et chaque semaine, avec une grande patience, apprend à lire et à écrire à cinq enfants et deux adultes en difficulté.
Un nouveau reportage est tourné par BFM sur les résultats du projet. L’idée fait des émules dans d’autres ville, et les téléphones se remettent à sonner.
A l’entrée de la salle des fêtes, le maire, pour faire un clin d’œil de remerciement à nos cinq amis, a fait poser une plaque. Pour l’inauguration, quand la toile sur la plaque est enlevée, les cinq explosent de rire.
« Le Club des oubliés »
-C’est vrai que l’on s’est bien sentis oubliés, mais maintenant ce n’est plus le cas !
-Mais on garde le nom quand même !
Ce mardi matin, le traditionnel café est plus long que d’habitude. Ils sont nombreux à être venus en fin de matinée pour trinquer à leur santé, au projet et remercier les cinq retraités. Un journaliste prend des photos, un article est prévu demain dans la presse régionale.
Au Café de la Place le mot "retraite" est maintenant banni, celui ou celle qui le prononce doit payer sa tournée !
Qu’on se le dise !