Auteur

Dis-lui !

 

Jusqu’à présent Lucie n’avait confié ses mots et ses pensées qu’au silence.

 

Ses mots, ses pensées, ont grandi et l’ont envahie comme une marée montante, présents, obstinés, se glissant dans chaque moment de ses journées et de ses pensées, s’invitant dans ses nuits, dans ses rêves, dans ses insomnies.

Parfois, cela frappe si fort dans sa poitrine qu’elle doit s’arrêter, poser une main sur son cœur, respirer lentement, jusqu’à ce que la marée d’émotion se retire.

Elle a appris à vivre ainsi, avec cette présence juste devinée car invisible. Elle n’a jamais connu cela et a beaucoup de mal à prendre du recul.

C’est vraiment trop puissant, trop ancré, trop gravé pour s’effacer.

 

Ce matin le ciel est coloré d’un bleu pâle car un fin drap de brume,l’aide doucement lui aussi à sortir de son sommeil.

Il fait déjà chaud en ce début d’été, l’air est sec, il n’y a pas la moindre brise pour rafraîchir.

Dans l’appartement encore imprégné de la nuit qui vient de s’écouler, tout est silence,  Lucie s’est levée sans bruit même s’il n’y a personne qu’elle puisse réveiller. C’est une habitude prise depuis son enfance, quand elle aimait se promener la nuit dans la grande maison de ses parents en essayant de ne pas faire craquer le parquet pour ne pas réveiller son père.

Chacun de ses gestes est lent, comme un cérémonial matinal devant le miroir, concentrée, complétement dans ses pensées. Elle a l’habitude d’enfiler un jean, un tee-shirt et des baskets pour partir travailler sur son vélo, avec toujours une tenue plus habillée dans son sac à dos pour être plus chic au bureau.

Cette fois, elle a posé une journée de congé et elle a choisi d'entrée des vêtements avec une attention inhabituelle.

Elle observe longuement son visage dans la grande glace de l’entrée, et fixe la femme qu’elle est devenue à force d’attendre, à force de silences, de peurs et de regrets de ne pas oser.

Elle se prépare un café, puis y renonce. Elle a l’estomac noué.

 

 

Elle enfile son blouson de daim, son préféré, presque un compagnon, un porte chance. Elle respire, sort de son appartement, claque doucement la porte et descend les 3 étages. Elle ouvre la grande et lourde porte d'entrée, Philippe l’attend, fidèle au rendez-vous donné, le visage fermé.

Il tire une dernière bouffée sur sa cigarette et l’écrase dans le caniveau dès qu’il la voit sortir.

Il sait qu’elle déteste le voir fumer.

Philippe a accepté qu’elle l’accompagne à la gare, sans bien savoir ni comprendre pourquoi elle y tient vraiment.

Elle ne prend pas le train!

Lucie, tout comme la ville, semble retenir son souffle. A cette heure, les vitrines des magasins fermés et sans lumière reflètent deux silhouettes marchant côte à côte comme des solitudes silencieuses.

Elle garde pour l’instant précieusement ses mots de peur d’en dire trop ou pas assez.

Philippe ne dit rien non plus.

 

Tout à coup Lucie s’arrête brusquement !

Le monde, lui, continue de tourner et Philippe d’avancer. Une voiture passe et klaxonne un cycliste qui lui lance quelques insultes. Des enfants crient et rient en rejoignant l’école. Une trottinette double Lucie sur le trottoir en la frôlant. Marre de ces trottinettes qui ne font attention à personne, pense-t-elle.

Philippe se retourne et voyant Lucie arrêtée, vient à sa rencontre.

Lucie le fixe et dès qu’il est à sa hauteur elle lance sans crier gare mais avec douceur :

-Dis-lui que je l’aime !

Les mots tombent comme une pluie de pétales, Philippe les reçoit comme une enclume.

-Pourquoi moi, pourquoi maintenant demande-t-il ?

Elle hésite. Puis elle sourit, un sourire fatigué mais soulagé après tous ces jours et ces nuits à y penser.

-Parce que je n’ai plus le courage de continuer mes silences. C’est devenu trop fort pour pouvoir tout garder pour moi et il n'y a que toi qui puisse m'aider !

-Mais je comprendrai que tu n'acceptes pas.

Elle pense à tout ce qu’on ne lui a jamais dit petite. Non ça ne faisait pas partie de l’éducation de ses parents de livrer des sentiments aux enfants.

Pas de je t’aime.

Elle pense aussi aux lettres commencées puis déchirées, aux sms écrits la nuit mais jamais envoyés.

Elle a cru que l’amour finirait par s’user. Mais l’amour ne se lasse pas. Il attend. Patiemment.

- Dis-lui que je l’aime depuis si longtemps, ajoute-t-elle en rentrant dans la gare, sous le regard surpris d’un passant qui les croise.

 

Ils arrivent sur le quai. Le TGV est déjà là.

Philippe repère sa voiture, jette un regard à Lucie qu’il devine tendue. Il l’est lui aussi.

Il lui sourit et monte sans se retourner.

Lucie regarde au travers des vitres teintées Philippe prendre sa place.

Elle l’aperçoit lui aussi !

Philippe s’assoit à côté de lui.

Comme chaque semaine ils ont reservé leurs places pour voyager ensemble . Ce n'est pas toujours possible mais ce matin c'est bien le cas.

2 amis de très longues dates.

Les portes se ferment et le TGV s’élance doucement.

 

Lucie croise les doigts. Va t-il oser lui dire ?

À travers la vitre, Philippe la regarde s’éloigner. Rapidement le paysage se met à défiler. Il ferme les yeux. Les mots résonnent encore.

Il attend, hésite, se tourne vers son voisin surpris par son attitude depuis le départ.

- Elle t’aime !

Le silence qui suit est coupé par un message de bienvenue du contrôleur, puis c’est celui du barman qui promet une promotion sur les formules des petits déjeuners.

Philippe sourit de ce moment léger, et se tourne de nouveau vers son voisin et ami qu'il croit voir sourire.

Est-ce suite à l'annonce du barman ou du message de Lucie ?

Il n'ose pas lui demander.

 

A vous d’écrire la suite…

Mentions légales
Web CaraDev 2010 - 2020